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La prévention pèse encore peu dans l’écosystème médical en France, puisqu’elle représente environ 2% des dépenses de santé. Malgré tout, elle représente un potentiel très important, en particulier avec la montée en puissance du Digital dans le domaine de la santé, communément appelée E-santé. Où en sont les laboratoires dans ce domaine de la prévention digitale?

Des conditions particulières du marché français pour les laboratoires

En préambule, il est important de rappeler que la réglementation française est assez stricte sur le sol français et codifie la communication directe auprès des Patients. Les laboratoires n’ont accès direct aux Patients que dans trois cas particuliers :

  • Action d’accompagnement des malades via des associations de patients, sponsorisée par un laboratoire.
  • Programme d’apprentissage : gestes techniques pour maitriser l’usage d’un dispositif dans les 2 mois qui suivent la prescription.
  • Approche globale, liée à des concepts environnementaux du Patient : impact sur son style de vies, aspects nutritionnels.

Il est clair que ces contraintes ont des impacts sur la latitude des laboratoires dans l’accompagnement du préventif pour les Patients, notamment sur leur capacité de communication directe pour mettre en avant certaines gammes de produits qui pourraient faciliter le maintien en bonne santé de ces derniers.

Un peu d’histoire sur la prévention vue des laboratoires

Avant l’avènement des dispositifs médicaux connectés, les laboratoires étaient essentiellement focalisés sur la vaccination. Puis sont arrivés les dépistages plus systématiques de certains cancers, comme celui du côlon ou du sein, et plus récemment de l’utérus. Les pouvoirs publics ont en effet mis en place une politique de dépistage beaucoup plus systématique de certains cancers, en particulier pour ceux dont l’occurence était élevée et qui pesaient lourds dans les dépenses et la politique de Santé Publique.

Puis sont apparus les dispositifs médicaux connectés, qui, certes, ont pour objectif principal d’agir de manière curative, mais qui participent, via un suivi régulier de l’état de santé des patients, à une approche de prévention secondaire (i.e. prévention lorsqu’une pathologie est à ses premiers stades de déclenchement) ou tertiaire (i.e. l’objectif est d’éviter les rechutes ou de stabiliser une pathologie à un stade déjà avancé). Actuellement,  trois type de pathologies représentent une grande majorité des traitements sur le long terme via des dispositifs connectés :

  • Le diabète
  • Les risques et maladies cardio-vasculaires
  • L’apnée du sommeil

Les évolutions majeures déployées par les laboratoires du traitement de ces trois pathologies

Evolution du traitement du diabète

Cette pathologie, qui touche plus de 3,5 Mn de patients en France, a pu bénéficier d’évolutions technologiques importantes au cours des quarante dernières années, avec une accélération depuis une quinzaine d’années.

Un premier axe d’évolution a été l’apparition des lecteurs de glycémie. Au départ, les informations restaient localisées sur l’équipement et la transcription des résultats se faisait de manière manuelle. Puis, avec le développement de l’informatique personnelle, les logiciels permettant de concaténer ces données sous forme de carnet de suivi électronique se sont multipliés. Le phénomène s’est encore amplifié avec l’avènement des smartphones et du Cloud, permettant de partager ces éléments sur plusieurs devices, parfois via des applications spécifiques, auprès des médecins spécialistes (endocrinologues et diabétologues).

utilisation d'un lecteur de glycémie sanguin
Exemple de lecteur de glycémie avec prélèvement sanguin

Le dernière évolution en date est celle du système Free Style Libre d’Abbott, qui, outre l’absence de prélèvement sanguin, permet de disposer d’une visibilité en continu de la glycémie, permettant d’adapter les doses d’insuline au plus près des besoins. Cette évolution (révolution) a plusieurs avantages majeurs :

  • Elle permet une posologie du capteur bimensuelle, en lieu et place de prélèvements sanguins pouvant aller jusqu’à 6 fois par jour.
  • Elle permet d’avoir une visibilité en continue de la glycémie, optimisant ainsi la lisibilité de la variation des taux.
  • Les résultats sont partageables via un logiciel dédié (ou une application spécifique sous Android ou IOS), permettant de disposer de rapports variés et complets sur une période de 90 jours. Ces rapports sont utilisables par les patients, mais aussi par les praticiens, qui peuvent ajuster au plus près les traitements en fonction des remontées d’informations constatées.
lecteur de glycémie free style libre sans prélèvement sanguin
Lecteur de glycémie Free Style Libre

L’autre évolution importante dans le traitement du diabète est l’arrivée des pompes à insuline, commercialisées en France depuis 2003, et qui permettent une administration en continue de l’insuline. Couplé au lecteur de glycémie précédemment décrit, les doses d’insuline peuvent être ajustées encore plus précisément pour répondre aux besoins des patients.

pompe a insuline medtronic. exemple d'utilisation
Exemple de pomme à insuline

La dernière évolution majeure et attendue par des milliers de diabétique sera de pouvoir coupler les informations remontées des lecteurs de glycémie en continu pour adapter les doses d’insuline de manière automatique. C’est le projet de la startup Diabeloop, qui propose un système complet Pompe à insuline/Lecteur de glycémie/Device dédié, et qui, via de l’Intelligence Artificielle, permet d’adapter les doses d’insuline en fonction des valeurs de glycémie relevées, tout en tenant compte des activités prévisionnelles (repas, activité sportive,…). L’homologation CE est en cours, ainsi que les discussions avec la HAS (Haute Autorité de Santé) pour envisager son remboursement par la CNAM. C’est en tout cas une étape majeure de l’évolution du traitement de cette pathologie, qui va largement participer à la prévention des complications potentiellement induites par cette maladie.

Interview de Stéphanie Jequ, Marketing et Communication Diabeloop

Les risques et maladies cardio-vasculaires

Cette deuxième grande famille de pathologies a également connu d’importantes innovations technologiques liées au digital qui ont permises d’optimiser les soins. 

Le 1er grand type d’équipement sont les tensiomètres connectés, permettant de mesurer la tension artérielle et de concaténer l’information qui peut remonter au praticien. Ce type d’équipement peut servir en médecine préventive primaire (avant survenue de la pathologie), mais est en général utilisé après une alerte d’hypertension, donc plutôt en prévention secondaire, voire tertiaire.

Le deuxième grand type d’équipements sont les défibrillateurs implantés connectés, permettant de limiter les crises cardiaques pour les personnes à risque. Certains laboratoires sont positionnés sur de l’alerting auprès des professionnels de santé, d’autres vont jusqu’à envoyer des impulsions électriques en cas d’arythmie cardiaque dangereuse.

Exemple de défibrillateur cardiaque, de marque Biotronik
Exemple de défibrillateurs connectés

Le troisième grand type d’équipements concerne le traitement de la bradycardie, qui est un rythme trop lent du coeur, communément appelé insuffisance cardiaque. Le traitement le plus connu est l’implantation de pacemakers, et les dernières générations  sont elles aussi connectées pour remonter l’information en temps réel aux praticiens.

Pacemaker connecté pour l'insuffisance cardiaque
Exemple de pacemaker connecté

Le dernier grand type d’équipement permet de traiter la tachycardie, et les défibrillateurs permettent de répondre aux contraintes de cette pathologie.

L’apnée du sommeil

Cette maladie pourrait sembler gênante, mais avec des impacts limités sur la Santé. Mais en réalité, l’apnée du sommeil peut provoquer, ou du moins participer au déclenchement de nombreuses autres maladies comme les AVCs, les maladies cardiaques, le diabète, l’obésité ou la dépressionentre autres.

Pour cette pathologie, les autorités de santé ont introduit en 2013 une logique de remboursement liée à l’utilisation effective des traitements prescrits. Si le patient utilisait moins de 3h par jour, pendant plusieurs semaines, son équipement de « pression positive continue » (ce système de PPC concerne environ 500 000 patients en France), l’Assurance Maladie cesserait le remboursement de l’appareillage. Pour vérifier cet horodatage, les équipements devaient donc être connectés pour que ces informations puissent être répertoriées à distance. Cette mesure a défrayé la chronique et les pouvoirs publics ont dû faire marche arrière en annulant les arrêtés.

Cette situation a été récemment remise en cause puisque l’Etat a réintroduit la notion d’observance du traitement pour assurer le remboursement des soins depuis Janvier 2018, avec une demande de consentement explicite du patient.

«  Le recueil de ces données « ne peut être fait qu’avec l’accord explicite du patient donné par signature d’un consentement libre, éclairé, explicite et documenté », qui autorise les traitements des données de façon exhaustive et la possibilité de traitement de ces données de manière anonymisée et agrégées à des fins d’études, en conformité avec les exigences de la Commission nationale informatique et libertés (Cnil). »

Sur l’apnée du sommeil, on peut prendre l’exemple de Air Liquide Healthcare, qui dispose d’une solution de type Pression Positive Continue (PPC). Cet équipement est installé par un intervenant de Air Liquide Healthcare, qui en parallèle met en place un système de télésuivi nommé Nowapi. L’intervenant récupère régulièrement les rapports transmis par ce dispositif et en fait une synthèse au médecin en charge du Patient. Le prestataire rappelle le Patient au bout d’un mois pour optimiser l’observance des soins.

Quels sont les avis des acteurs du monde des laboratoires

Les laboratoires, avec la collaboration de leurs prestataires de services sont donc très actifs sur des pathologies chroniques, pour lesquels les dispositifs connectés apportent de réels gains, tant curatifs que préventifs (en secondaire ou tertiaire). Toutefois, à date, aucun n’entame d’approche en masse en prévention primaire, compte-tenu du modèle de financement actuel de notre système de santé. Enfin, ils sont convaincus que le digital est une pierre angulaire de l’approche curative/préventive, mais qu’il doit s’accompagner impérativement d’un facteur humain et d’une personnalisation qui faciliteront d’autant la bonne observance des traitements.

Nous avons pu rencontrer quelques experts du secteur des laboratoires pharmaceutiques et leurs prestataires chez Sanofi, Medtronic et Air Liquide Healthcare. Leurs convictions sur la réussite de l’efficacité du digital pour le traitement des maladies chroniques et son impact préventif sont les suivants :

  • A date il est difficile d’envisager des politiques de prévention primaire via des dispositifs médicaux connectés. Outre les enjeux de ciblage indispensables, les enjeux de ROIs, très régulièrement supérieurs à 10 ans, sont très complexes à valider auprès des pouvoirs publics, dont les engagements budgétaires sont souvent liées aux périodes quinquennales des échéances politiques. Le pont est d’autant plus complexe à soutenir que ces dispositifs sont là à titre préventif et non pour traiter des pathologies existantes , et qu’il faut donc estimer des risques à ne pas développer une maladie.
  • En revanche, pour les dispositifs médicaux connectés utilisés en curatif et prévention secondaire et tertiaire, la prise en charge de tout ou partie des frais par l’Assurance Maladie est beaucoup plus courante.
  • Un enjeu majeure devient l’observance des traitements car compte-tenu de coûts souvent élevés de ces dispositifs, les enjeux d’efficacité médicale sont importants au regard des budgets de l’Assurance Maladie. Pour ce point, les 3 experts interrogées ont des visions complémentaires : 
    • Pour Rémy Teston, anciennement de Sanofi, une des clés repose sur la gamificationde l’approche. Certains spécialistes estiment que le jeu est le seul outil permettant de retenir leur attention et leur intérêt. Cet avis est d’ailleurs partagé par Joseph Caughin, directeur du MIT Age Lab.
    • Pour Muriel Doucet, de Air Liquide Healthcare, ces dispositifs médicaux digitaux doivent impérativement être accompagnés d’un accompagnement humain, pour un coaching efficace permettant de s’adapter au profil des Patients. Le digital est donc un moyen intégré dans une approche multicanal plus vaste.
    • Pour Cécile Maachi, de Medtronic, les outils mis à disposition doivent être Patients Centric avec une logique de valeur santé Patient, l’objectif étant de passer d’une logique de traitement à une logique de bonne santé sur le long terme.
  • A date, l’ensemble de ces acteurs n’utilisent que peu ou pas l’ensemble des données remontées par ces capteurs et dispositifs connectés. Cela leur permettrait d’optimiser leur approche et de pouvoir personnaliser encore plus l’accompagnement des patients, ou d’utiliser les données de manière globale pour optimiser les stratégies de Santé Publique. 

Conclusion

Les laboratoires, avec la collaboration de leurs prestataires de services sont donc très actifs sur des pathologies chroniques pour lesquels les dispositifs connectés apportent de réels gains, tant curatifs que préventifs (en secondaire ou tertiaire). Les évolutions majeures proviennent essentiellement des remontées en continu des informations permettant un suivi au plus près de l’évolution des pathologies et de l’adaptation des traitements.

Toutefois, à date, aucun n’entame d’approche en masse en prévention primaire, compte-tenu du modèle de financement actuel de notre système de santé.

Enfin, ils sont convaincus que le digital est une pierre angulaire de l’approche curative/préventive, mais qu’il doit s’accompagner impérativement d’un facteur humain et d’une personnalisation qui faciliteront d’autant la bonne observance des traitements.

Source :

entretiens avec Rémy Teston (ex Sanofi), Cécile Maachi (Medtronic), Muriel Doucet (Air Liquide Healthcare)

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